Arte à la Demeure du Chaos - I am the Media - La 5ème dimension - Virilio - I

Entretien avec le philosophe Paul Virilio - extrait de l’Huma

Je n’y peux rien, mais que ce soit Virilio ou Baudrillard, dès qu’un évènement ou catastrophe majeurs se produisent, les meilleurs intervenants sont et resteront toujours les philosophes ; il faut décrypter “l’accident universel” et la théorie de la catastrophe de Paul Virilio. thierry

« Nous assistons à un accident systémique ou plutôt un accident de l’écosystème de la mondialisation » Pour le philosophe, les conséquences de l’éruption volcanique en Islande révèlent les limites de notre modèle de développement basé sur l’instantanéité.

Que vous inspire le nuage de cendres qui paralyse l’Europe depuis plusieurs jours ?

PAUL VIRILIO. Nous ne pouvons pas traiter cet événement en lui-même. Le XXIe siècle, lui-même, est éruptif. « Nous sommes entrés dans l’âge des conséquences », disait Winston Churchill. Que ce soit le tsunami, l’irruption en Islande, le krach financier ou les attentats, nous assistonsà un accident systémique ou plutôt un accident de l’écosystème de la mondialisation. Ce qui est important, c’est le caractère sériel pour ne pas dire cyclique des catastrophes naturelles, industrielles, informationnelles.

Ces catastrophes seraient une remise en cause de notre modèle de développement

PAUL VIRILIO. Tout à fait. Nous habitons le désastre de la globalisation. Tant économique qu’écologique. Aujourd’hui, les deux sont fondés l’un dans l’autre. L’empreinte écologique n’est pas simplement un phénomène de pollution des substances mais aussi une pollution des distances, c’est-à dire l’instantanéité dont nous sommes les contemporains. La Terre est non seulement trop petite pour le progrès et le profit instantanés, mais l’est peut-être aussi, et cela est redoutable, pour la démocratie, la paix et la paix de l’esprit. Nous sommes sans arrêt bousculés, choqués par cette synchronisation des émotions qui remplace la standardisation des opinions. C’est ce que j’ai appelé le communisme des affects. Après la communauté d’intérêt des classes sociales, du communisme, nous sommes entrés dans une communauté d’émotion et cela est tout à fait redoutable.

J’aimerais revenir sur un point, en quoi est-ce un danger pour la démocratie ?

PAUL VIRILIO Le problème est la perte de confiance. Lorsque nous n’avons plus confiance la démocratie s’effondre. La démocratie est fondée sur la confiance ouverte. Or quand on n’a plus confiance, nous allons chercher un Maître c’est d’ailleurs pareil dans la bourse quand il n’a y a plus de confiance, il n’y a plus de crédit. Quelque part en ce moment au travers de l’abstention massive, ou du bi-partisme, il ya un danger énorme de perte de confiance, une perte de foi, de foi en l’avenir, en l’histoire à venir. Les élections le démontrent à chaque fois, le problème n’est plus tant à droite qu’à gauche, demain le risque est qu’il n’y ait plus de confiance du tout. Nous savons ce que cela veut dire, il y a toujours un petit chef ou un grand chef qui arrive. Je suis né en 1932, je connais ça par c¦ur. Nous partons du nuage et nous sommes revenus à l’obscurité de l’avenir.

Nos sociétés peuvent-elles faire face à ce type d’événement aussi imprévisibles soient-ils ?

PAUL VIRILIO. Évidemment. D’abord en prenant en compte la question de l’accélération, non seulement de la production mais aussi de l’histoire. Nous sommes dans une accélération du réel. L’immédiateté, l’ubiquité sont des phénomènes qui ne sont pas gérables plus longtemps. Les sociétés anciennes vivaient de l’accumulation de la matière, du foncier, de la quantité, c’était la géopolitique, la géostratégie, c’étaient les sociétés territorialisées. Désormais, avec le cybermonde, nous vivons dans l’ère du flux. Les flux dominent désormais les stocks. Ce qui a d’ailleurs fait sauter récemment la Bourse. Nous passons de la géopolitique, c’est-à-dire pour faire simple la Terre, à la dynamique des fluides qui l’emporte sur la mécanique des sols.

Comme le laisse penser Alain Finkelkraut, faut-il s’adonner à une critique de la modernité ou au contraire penser et poursuivre le progrès et la technique ?

PAUL VIRILIO. Il serait temps que la philo-science domine la techno-science. Si nous prenons l’histoire du progrès récemment on s’aperçoit qu’il ya un grand loupé magistral autour du 20ème siècle. C’est la rencontre entre Berson et Einstein, l’un philosophe de la durée et l’autre un grand physicien qui ne se comprennent pas sur la question de la relativité, sur le tempo, sur le rapport au temps et à l’espace. C’est un drame historique marquant une rupture entre philosophie et science. La technique c’est-à-dire l’instrumentalisation l’a emporté sur la science donc sur la connaissance. La technique c’est-à-dire l’instrumentalisation l’a emporté sur la connaissance. Personne ne peut être contre la science et la connaissance. La technique a mené aussi bien à la catastrophe nucléaire qu’au risque considérable du progrès aujourd’hui mais aussi à la remise en cause de l’expérimentation. Je rappelle qu’il y a actuellement une grande crise des débats la dessus, est-ce que la science de demain ne pourra plus s’expérimenter parce que les risques sont trop grands pour être envisagés ?. C’est à mon avis la grande question du siècle à venir.

Ce nuage ne réintroduit-il pas un rapport un peu oublié entre la nature et l’homme, celui de l’homme devant nécessairement dominer son environnement ?

PAUL VIRILIO. Tout à fait, Lénine affirmait d’ailleurs que la Terre, la nature, n’est pas un temple mais un chantier. Il se trouve que nous avons foutu en l’air le chantier, que les dégâts du progrès sont très importants. Je ne sais pas s’il s’agit d’un temple mais le chantier est dans un saleétat.

Pensez-vous qu’aujourd’hui les politiques en tiennent compte ?

PAUL VIRILIO. Absolument pas. Or, il y a urgence d’une université du désastre, c’est-à dire d’une science qui s’interrogerait sur les désastres dus au progrès fondée par une attitude profondément rationnelle. Prenons comme image le crash test. Là où on fabrique des voitures, on fabriqueégalement des accidents pour éviter les dégâts. Il serait temps que la science et la philosophie s’entendent au lieu de s’exclure, non pas pour régresser aux chèvres et à la voiture à cheval, mais pour aller plus loin et de l’avant.

Entretien réalisé par Lionel Decottignies copyright © 2010 L’Humanité

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